Une école buissonnière. Littérature et médecine

AOC media, 2021

« Dès le début de mes études, j’ai considéré comme un symptôme à pallier le progressif dessèchement intérieur qu’induisait en moi la pensée médicale. Si j’avais été d’abord avide à maîtriser son savoir et sa méthode, je sentais qu’elle avait tendance à systématiser un type de raisonnement qui menaçait d’éteindre la part irréductible de ce mystère qu’on peut avoir envie d’interroger face au corps qui se détraque, face à la folie, face au destin de l’individu malade. J’avais même parfois l’impression qu’en m’en privant elle me désincarnait.

Plus tard, quand j’ai commencé à rédiger des comptes rendus d’hospitalisation, ces morceaux méconnus de littérature, j’ai souvent éprouvé une réticence à employer avec assurance des mots qui semblaient si éloignés de l’expérience dont ils étaient censés rendre compte. Ainsi, quel lien entre cette femme épuisée au regard exalté et le diagnostic de « délire à mécanisme hallucinatoire et intuitif » qui conduit à l’interner ? Lequel entre ce vieil homme triste au front ridé, qui me parle de sa fille morte, et ce mot d’« aboulie » ? Ou entre le mouvement de tête très discret qui donne à ce jeune homme un air d’ange musicien et l’expression « attitude d’écoute » sur le certificat d’hospitalisation d’office ? Autant de termes sémiologiques recouvrant des réalités subjectives qui m’échappaient et me suspendaient au-dessus de cette question assez banale, mais dont la profondeur m’apparaissait avec véhémence au sortir de certaines chambres ou de box aux urgences : quel chemin y a-t-il donc entre ces vocables et ces êtres perdus, entre eux et cette angoisse, cette misère, cette odeur, cette terreur parfois que je lisais dans leur regard, cette impulsivité que je guettais dans leurs gestes ?… »

 

Photo : Vaudou – Fondation Cartier

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