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MANIFESTE(S)

Les écrivains sont souvent des oscilloscopes. Et leur vie consiste peut-être moins à démontrer qu’à inventer une forme pour ce qu’ils perçoivent confus en eux, ou invisible encore autour d’eux. Ils écrivent pour donner corps. (…) Très jeune, j’ai eu le sentiment que l’individu que je suis était menacé. Que pour vivre un processus de continue transformation, je devais me laisser pénétrer, mais écouter au sein de ce tâtonnement un je ne sais quoi qui mettait en garde. Jouer donc. Mais prudent devant tout ce qui tendait à exercer sur moi son pouvoir, famille amis amours croyances modes et autres pressions sociales. Est-ce la conséquence d’un caractère indépendant, d’une allergie à la mauvaise foi et au déni, d’un goût pour la vérité jamais atteinte, pour les démarches rationnelles contradictoires qui savent encore rêver ? Est-ce le plaisir de constamment remettre en question ce qui m’est donné pour acquis, ce que j’ai appris, mon jugement même ? Pour savoir d’expérience qu’on vit sur une branloire pérenne, j’ai tenté de faire de l’écriture un radeau qui permette de traverser le tumultueux réel sans fermer les yeux, essayant toujours de comprendre, sans oublier d’aimer, de me projeter en l’autre. De cela j’ai fait ma vie peu à peu. J’ai réussi à rassembler les conditions matérielles, frugalité et précarité choisie, quelque chose comme un monastère laïc – un lieu d’observation. (…) Le relatif retrait ne rend pas l’oscilloscope intérieur moins sensible. Au contraire. Il diminue l’anesthésie que nos défenses mentales établissent contre ces infimes et innombrables agressions venues du gros animal qu’est la société. Grâce à cet organe qui aide à radiographier les êtres et souvent les situations, à tenir ses distances envers les institutions, à privilégier l’empathie plutôt que les passions tristes, c’est de ce retrait que je perçois mieux à quel point l’individu est menacé : je n’ai aucune envie de le prouver, il me suffit d’avoir fait de cette idée une zone à défendre et de la porter en moi comme un moteur qui fait écrire, écrire en improvisant une route qui ne sourie pas forcément à la couleur de l’époque, qui permette de ne pas se sentir écrasé dans le présent perpétuel du monde du spectacle, qui laisse sans effroi approcher ce centre vide, moyeu plus que trou, au-dessus duquel j’ai un jour été suspendu en apprenant que j’allais mourir (…) Paradoxalement peut-être, c’est dans ce retrait relatif qu’on sent avec force ce duel, qu’on peut y puiser ce qui nourrit d’écoute et de critique, qu’on se sait reliés viscéralement aux autres.

(extrait de Dans un mois, dans un an)

 

Il y a peut-être vraiment dans l’existence de chacun un lieu secret d’où l’on part, quand on a quitté toute maison. Pour écrire, il faut d’abord oser se tenir là où tout a tant débordé qu’il n’est plus de toit possible. Cette idée m’habite comme une rengaine. Écrire où ça déborde. C’est ce qui était compliqué, je le constatais à chaque livre. J’ai longtemps cru que l’annonce de mort était un lieu source. La violence nous trompe, ce n’est pas la frayeur qui est une source, mais bien ce qu’elle permet d’effleurer parfois : l’intensité de cette étreinte intérieure, après l’effondrement. C’est la conscience de ce moment d’où je viens. Accompagnée par la conviction très aiguë que j’avais été jusque là à côté de la vie, que ce qui arrivait me donnait à éprouver, pour la première fois à ce degré, que j’étais vivant.

(extrait de La Voix écrite)

 

L’écrivain chante depuis un lieu singulier, là où sa voix est la plus forte, la plus claire. Le lieu d’où moi j’écris est ce moment où j’ai entendu ma condamnation à mort, vers l’âge de trente ans, quand on m’a annoncé un cancer sans recours, cet instant où j’ai constaté mon immense solitude et éprouvé un profond besoin de retrouver un lien avec les autres, de sentir les mains et les regards des autres. Le lieu d’où vient ma voix est celui de ma déréliction devant la mort. Là où la nudité, ma pauvreté d’être humain m’ont donné le sentiment indélébile d’appartenir à l’espèce humaine, et ainsi de sentir une sœur ou un frère en tout être qui fait l’expérience de la pauvreté, de la nudité, quelque forme qu’elle prenne.

(extrait de JeSuisCharlie, un an après)